Archives mensuelles : octobre 2011

Rapport gênant

Éric Bédard ne convaincra aucune personne informée de la justesse des thèses qu’il avance dans le rapport commis avec Myriam D’Arcy et intitulé L’histoire nationale négligée. Soumis à la critique, le document s’affaisse tant il est fondé sur une conception étroite et orientée de l’histoire politico-nationale ; tant il ne tient compte du fonctionnement concret du système d’éducation au Québec ; tant il repose sur une vision simpliste de la recherche subventionnée ; et tant il multiplie les demi-vérités sur l’enseignement de l’histoire du Québec, du secondaire à l’université. L’effet désiré mais indésirable du rapport, relayé sans précaution par les média, est qu’il consolide dans l’espace public un certain nombre de points de vue faciles et fragiles.

POPULISME INTELLECTUEL

Inspirée par les propos d’habiles discoureurs, l’opinion publique est prompte à s’emballer pour des idées qui relèvent du populisme intellectuel. À cet égard, le rapport alimente une série de poncifs sur le statut de l’histoire au Québec. Des exemples ? L’histoire nationale s’en va à vau-l’eau dans la province ; les organismes subventionnaires aiguillent abusivement les travaux des universitaires ; Ottawa, grâce aux Chaires de recherche du Canada notamment, manipule l’entreprise savante, y compris historienne, chez nous ; en pratique, l’histoire politique du Québec devrait être le fait de Québécois francophones ; l’enseignement de l’histoire québécoise est catastrophique à l’école secondaire ; les jeunes ne savent rien de l’histoire de leur nation ; les professeurs d’université n’offrent plus de cours d’histoire nationale et ne dirigent pratiquement plus de thèses et de mémoires en histoire politique. On pourrait en ajouter.

La réalité est bien plus nuancée. Il faut en effet savoir que le paradigme dominant de l’historiographie québécoise demeure celui de la nation ; que l’université reste malgré tout un lieu de pensée et de recherche libres ; que le système de la recherche subventionnée, au Canada et au Québec, malgré ses imperfections et sa bureaucratisation irritante, est enviable à plus d’un titre ; que l’internationalisation des études québécoises est une bouffée d’air frais à la science d’ici ; que rien ne permet de croire que les enseignants d’aujourd’hui, en classe, sont moins compétents que ceux d’hier ; que les jeunes ont des visions fortes – à défaut d’être pleines – de l’expérience historique québécoise ; et que les étudiants à la maîtrise et au doctorat, s’ils le désirent, trouvent amplement manière de poursuivre leurs travaux en histoire politique québécoise, encadrés en cela par des professeurs compétents.

L’OMBRE DU RAPPORT

À raison, les média sont allègres à dénoncer les tentatives d’inféodation de l’histoire à des fins politiques. S’agissant du rapport Bédard/D’Arcy, on comprend mal qu’il ait été publicisé sans que la Fondation Lionel-Groulx, son organisme parrain, ne reçoive la présentation qu’elle mérite. La simple visite du site Internet de cet organisme, qui compte dans son conseil d’administration des personnalités aussi politiquement affirmées que Claude Béland, Robert Comeau, Pierre Graveline, Yves Beauchemin, Jean-Claude Germain, Bernard Landry et Marcel Masse, pour ne nommer que celles-là, aurait dû sonner l’alarme. Idem lorsqu’on consulte la liste des membres du comité consultatif d’historiens de la Fondation, parmi lesquels figurent deux des principaux dénonciateurs de la réforme du nouveau programme d’histoire (Robert Comeau et Charles-Philippe Courtois), un patriote de l’année (Gilles Laporte), un ministre du premier gouvernement Lévesque (Denis Vaugois) et un ancien président des jeunes péquistes (Éric Bédard), toujours proche du PQ, qui vient par ailleurs d’appuyer les recommandations du rapport.

Nul besoin d’être tête à Papineau pour établir un lien entre la Fondation Lionel-Groulx et la Coalition pour l’histoire, dont les pages d’accueil balancent actuellement la même nouvelle. À titre d’information, la Coalition pour l’histoire mène depuis quatre ans une charge acerbe contre le nouveau programme d’histoire, accusé d’être l’œuvre de feds déguisés en didacticiens, en historiens et en enseignants, et prônant les idées postnationalistes et multiculturalistes de Patrimoine canadien [sic]. Or, parmi les membres de la coalition se trouvent, au titre respectif de coordonnateur et de porte-parole, Pierre Graveline (indépendantiste avoué) et Robert Comeau (ancien felquiste). Quant aux membres fondateurs, ils comptent en leur sein Éric Bédard, Mario Beaulieu (président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal), Charles-Philippe Courtois (codirecteur, avec Comeau, d’une Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois), Mathieu Bock-Côté (chroniqueur connu mais aussi, avec Courtois, chercheur associé à l’Institut de recherche sur le Québec, dont le comité scientifique est formé, notamment, d’Éric Bédard et de Joseph Facal), Gilles Laporte (professeur au cégep du Vieux-Montréal) et Josianne Lavallée (associée, avec Comeau, dans de nombreux projets d’édition et de militance).

Au titre des organismes membres de la Coalition figurent en particulier le Mouvement national des Québécoises et Québécois, la Fondation Lionel-Groulx, la SSJBM, la revue Action nationale (dont le comité de rédaction est formé, entre autres personnes, de Mathieu Bock-Côté, de Pierre Graveline et de Denis Monière), la Fondation du prêt d’honneur (qui, associée à la SSJBM, offre un programme d’aide au logement pour les étudiants du cégep du Vieux-Montréal), la Société du patrimoine politique du Québec (dont le président est Denis Monière) et la Société des professeurs d’histoire du Québec, dont Josianne Lavallée est membre du conseil d’administration depuis au moins 2006 et qui a accueilli Robert Comeau à ce titre de 2006 à 2008. On rappellera que la SPHQ, par l’entremise de son président Laurent Lamontagne (qui figure parmi les membres fondateurs de la Coalition pour l’histoire), avait pris partie contre la réforme du programme d’histoire dans un article véhément publié dans les pages du Devoir en avril 2006.

Qu’on me comprenne bien. Toutes les personnes ici mentionnées sont estimables. Plusieurs me sont chères, notamment Éric Bédard, dont j’ai eu l’honneur de codiriger la thèse de doctorat, avec Brian Young, à l’Université McGill. Mais ces personnes, qui forment un réseau tissé serré de nationalistes plus ou moins impétueux, sont en croisade. Lire le rapport Bédard/D’Arcy en séparant le message des messagers et en ne rapportant pas le document à son contexte politique de production nous fait tomber dans le piège qui veut que la province, encore et toujours, se dirige vers la catastrophe et que, au Québec, les gens d’histoire, dans les ministères, les écoles ou les universités, sont naïfs, inconscients ou de l’autre bord. Gênant tout cela.

Le Passé et Nous

D’un côté, on dit que les Québécois ont un problème avec leur passé, qu’ils ne l’aiment pas au point d’en avoir honte. De l’autre, on soutient que la jeunesse montante, ignorante de l’histoire de sa société parce que butant sur des questions de faits et de dates, se détache graduellement du passé collectif pour se recroqueviller dans ses égo identitaires. De manière générale, on prétend que le monde n’en a que pour le présent et que le passé fout le camp. On se demande à partir de quelle plateforme ces briques sont lancées dans la mare de la discussion publique.

LES QUÉBÉCOIS ET LEUR PASSÉ

Trop peu d’études empiriques ont été faites sur la relation que les Québécois entretiennent avec le passé. Celles que j’ai réalisées avec des collègues (voir par exemple lescanadiensetleurspasses.ca) ne permettent pas de soutenir que les Québécois ont une attitude de rejet envers leur histoire. S’il est vrai d’affirmer que ces derniers, de manière générale, sont moins nombreux que les autres Canadiens à manifester de l’enthousiasme envers le passé, ils demeurent très majoritaires à se dire intéressés par le passé en général, par le passé de la famille et par le passé du Canada. Si on interroge les Québécois sur l’importance qu’ils accordent à différents passés, ils déclarent également, en forte majorité, que le passé de la famille, de la province, du groupe ethnique, de la religion et du Canada sont importants ou très importants. Certes, au Québec même, les francophones, par rapport aux non francophones, semblent faire état d’une insensibilité relative à l’égard de ces différents passés. À l’exception du passé de la province, il se trouve toujours plus de francophones à mentionner, à propos de chacun des autres passés (famille, province, groupe ethnique, religion, Canada), qu’il est peu ou qu’il n’est pas important pour eux. Pareille inclination peut désoler. Il faut toutefois éviter de crier au loup et de laisser entendre que les Québécois ont horreur de leur passé ou qu’ils préfèrent l’oublier. Si on peut penser qu’une bonne partie de la population québécoise veut passer à l’avenir, rares sont ceux qui entendent effectuer le passage en privilégiant la ligne de la rupture radicale. La simple observation de l’histoire québécoise suffit à montrer comment cette société s’est transformée dans le cadre de révolutions tranquilles où le désir de refondation a toujours été, y compris aujourd’hui, fortement imbriqué au souci de continuation.

ET LES JEUNES ?

En se fondant sur des sondages contestables où l’on pose aux jeunes des questions ponctuelles et circonstancielles sur l’histoire du Québec, on en conclut que ces derniers sont devenus amnésiques et qu’ils n’ont cure des enracinements qui font d’eux ce qu’ils sont maintenant. Certaines enquêtes que j’ai menées montrent pourtant que les jeunes, à défaut d’avoir un grand bagage de connaissances sur le passé, ont des visions fortes de l’expérience historique québécoise. Par ailleurs, s’il est vrai d’affirmer que des jeunes entendent peu à l’histoire du Québec et que d’autres n’ont rien à cirer de son passé, la proportion des apathiques, des indifférents ou des résignés reste très, très faible. Dans leur immense majorité, les jeunes s’intéressent à l’histoire de leur société. Ils n’ont pas honte de son passé, même si près de la moitié d’entre eux ont une vision plutôt pessimiste ou douloureuse de ce qu’a été l’expérience historique québécoise. Enfin, bien que l’on retrouve les traces d’un mépris de Soi chez certains jeunes («Le Québec c’est bad», «On est des nowhere», «Une histoire de colons»), ce sentiment demeure minoritaire au profit d’une conscience historique bien plus sagace de ce que fut l’aventure québécoise dans le temps.

L’HISTOIRE… PARTOUT

À l’encontre de ce qu’avancent les commentateurs pressés, le passé demeure éminemment présent dans la société. Cela est vrai au Québec comme au Canada anglais, aux États-Unis et en Australie, pour s’en tenir aux cas sur lesquels on possède une abondance de données. Non seulement consomme-t-on beaucoup de produits à caractère historique – films, expositions, site historiques, romans, jeux vidéo, fêtes, etc. –, mais, dans l’intimité de leur foyer, les ménages se livrent à une foule d’activités d’ordre historique – confection d’albums-souvenirs, éditions de films de famille, production d’arbres généalogiques, etc. Le succès de l’émission «J’ai la mémoire qui tourne», où l’on présente des passages de vie filmés qui sont autant de moments signifiants ou anecdotiques d’histoire populaire, témoignent du fait que l’immense majorité des gens ne veut ni oublier son passé intime ni omettre la connexion qu’il est possible d’établir, à travers le passé familial, avec le mouvement général de la société. Évidemment, reconnaître le passé comme il fut ne signifie pas que l’on ne veut pas prendre de distance par rapport à ce qu’on a vécu à l’échelle individuelle ou collective. Dans ce recul (critique ?) face à l’histoire, certains perçoivent le symptôme d’une répudiation du passé. Il faut plutôt y découvrir l’expression d’une conscience historique évoluant.

La relation des Québécois à leur passé est une question complexe que l’on commence à peine à défricher à partir de la prise en compte des opinions populaires. Il est dommage que certains ténors, évitant de recourir à quelque source, imposent leurs impressions à titre de données. Central dans la construction de la société, le passé est un chantier que l’on a intérêt à protéger des abus en tous genres.