Rapport gênant

Éric Bédard ne convaincra aucune personne informée de la justesse des thèses qu’il avance dans le rapport commis avec Myriam D’Arcy et intitulé L’histoire nationale négligée. Soumis à la critique, le document s’affaisse tant il est fondé sur une conception étroite et orientée de l’histoire politico-nationale ; tant il ne tient compte du fonctionnement concret du système d’éducation au Québec ; tant il repose sur une vision simpliste de la recherche subventionnée ; et tant il multiplie les demi-vérités sur l’enseignement de l’histoire du Québec, du secondaire à l’université. L’effet désiré mais indésirable du rapport, relayé sans précaution par les média, est qu’il consolide dans l’espace public un certain nombre de points de vue faciles et fragiles.

POPULISME INTELLECTUEL

Inspirée par les propos d’habiles discoureurs, l’opinion publique est prompte à s’emballer pour des idées qui relèvent du populisme intellectuel. À cet égard, le rapport alimente une série de poncifs sur le statut de l’histoire au Québec. Des exemples ? L’histoire nationale s’en va à vau-l’eau dans la province ; les organismes subventionnaires aiguillent abusivement les travaux des universitaires ; Ottawa, grâce aux Chaires de recherche du Canada notamment, manipule l’entreprise savante, y compris historienne, chez nous ; en pratique, l’histoire politique du Québec devrait être le fait de Québécois francophones ; l’enseignement de l’histoire québécoise est catastrophique à l’école secondaire ; les jeunes ne savent rien de l’histoire de leur nation ; les professeurs d’université n’offrent plus de cours d’histoire nationale et ne dirigent pratiquement plus de thèses et de mémoires en histoire politique. On pourrait en ajouter.

La réalité est bien plus nuancée. Il faut en effet savoir que le paradigme dominant de l’historiographie québécoise demeure celui de la nation ; que l’université reste malgré tout un lieu de pensée et de recherche libres ; que le système de la recherche subventionnée, au Canada et au Québec, malgré ses imperfections et sa bureaucratisation irritante, est enviable à plus d’un titre ; que l’internationalisation des études québécoises est une bouffée d’air frais à la science d’ici ; que rien ne permet de croire que les enseignants d’aujourd’hui, en classe, sont moins compétents que ceux d’hier ; que les jeunes ont des visions fortes – à défaut d’être pleines – de l’expérience historique québécoise ; et que les étudiants à la maîtrise et au doctorat, s’ils le désirent, trouvent amplement manière de poursuivre leurs travaux en histoire politique québécoise, encadrés en cela par des professeurs compétents.

L’OMBRE DU RAPPORT

À raison, les média sont allègres à dénoncer les tentatives d’inféodation de l’histoire à des fins politiques. S’agissant du rapport Bédard/D’Arcy, on comprend mal qu’il ait été publicisé sans que la Fondation Lionel-Groulx, son organisme parrain, ne reçoive la présentation qu’elle mérite. La simple visite du site Internet de cet organisme, qui compte dans son conseil d’administration des personnalités aussi politiquement affirmées que Claude Béland, Robert Comeau, Pierre Graveline, Yves Beauchemin, Jean-Claude Germain, Bernard Landry et Marcel Masse, pour ne nommer que celles-là, aurait dû sonner l’alarme. Idem lorsqu’on consulte la liste des membres du comité consultatif d’historiens de la Fondation, parmi lesquels figurent deux des principaux dénonciateurs de la réforme du nouveau programme d’histoire (Robert Comeau et Charles-Philippe Courtois), un patriote de l’année (Gilles Laporte), un ministre du premier gouvernement Lévesque (Denis Vaugois) et un ancien président des jeunes péquistes (Éric Bédard), toujours proche du PQ, qui vient par ailleurs d’appuyer les recommandations du rapport.

Nul besoin d’être tête à Papineau pour établir un lien entre la Fondation Lionel-Groulx et la Coalition pour l’histoire, dont les pages d’accueil balancent actuellement la même nouvelle. À titre d’information, la Coalition pour l’histoire mène depuis quatre ans une charge acerbe contre le nouveau programme d’histoire, accusé d’être l’œuvre de feds déguisés en didacticiens, en historiens et en enseignants, et prônant les idées postnationalistes et multiculturalistes de Patrimoine canadien [sic]. Or, parmi les membres de la coalition se trouvent, au titre respectif de coordonnateur et de porte-parole, Pierre Graveline (indépendantiste avoué) et Robert Comeau (ancien felquiste). Quant aux membres fondateurs, ils comptent en leur sein Éric Bédard, Mario Beaulieu (président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal), Charles-Philippe Courtois (codirecteur, avec Comeau, d’une Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois), Mathieu Bock-Côté (chroniqueur connu mais aussi, avec Courtois, chercheur associé à l’Institut de recherche sur le Québec, dont le comité scientifique est formé, notamment, d’Éric Bédard et de Joseph Facal), Gilles Laporte (professeur au cégep du Vieux-Montréal) et Josianne Lavallée (associée, avec Comeau, dans de nombreux projets d’édition et de militance).

Au titre des organismes membres de la Coalition figurent en particulier le Mouvement national des Québécoises et Québécois, la Fondation Lionel-Groulx, la SSJBM, la revue Action nationale (dont le comité de rédaction est formé, entre autres personnes, de Mathieu Bock-Côté, de Pierre Graveline et de Denis Monière), la Fondation du prêt d’honneur (qui, associée à la SSJBM, offre un programme d’aide au logement pour les étudiants du cégep du Vieux-Montréal), la Société du patrimoine politique du Québec (dont le président est Denis Monière) et la Société des professeurs d’histoire du Québec, dont Josianne Lavallée est membre du conseil d’administration depuis au moins 2006 et qui a accueilli Robert Comeau à ce titre de 2006 à 2008. On rappellera que la SPHQ, par l’entremise de son président Laurent Lamontagne (qui figure parmi les membres fondateurs de la Coalition pour l’histoire), avait pris partie contre la réforme du programme d’histoire dans un article véhément publié dans les pages du Devoir en avril 2006.

Qu’on me comprenne bien. Toutes les personnes ici mentionnées sont estimables. Plusieurs me sont chères, notamment Éric Bédard, dont j’ai eu l’honneur de codiriger la thèse de doctorat, avec Brian Young, à l’Université McGill. Mais ces personnes, qui forment un réseau tissé serré de nationalistes plus ou moins impétueux, sont en croisade. Lire le rapport Bédard/D’Arcy en séparant le message des messagers et en ne rapportant pas le document à son contexte politique de production nous fait tomber dans le piège qui veut que la province, encore et toujours, se dirige vers la catastrophe et que, au Québec, les gens d’histoire, dans les ministères, les écoles ou les universités, sont naïfs, inconscients ou de l’autre bord. Gênant tout cela.

Une réponse à “Rapport gênant

  1. Monsieur Létourneau, le flot impétueux de votre démonstration n’arrive pas à effleurer l’humble ilôt de mon expérience personnelle. Pour avoir enseigné l’histoire du Québec et du Canada plusieurs années, je peux témoigner de l’ignorance profonde des stagiaires et des jeunes enseignants en la matière, ainsi que de l’indifférence totale de directions d’écoles pour le sujet. Oui, il y a un problème.

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