Archives mensuelles : mai 2012

Points de vue sur un événement vieux de cent jours

Nonobstant son caractère «honteux» ou «acceptable dans les circonstances», la sanction de la loi 78 est devenue un prétexte supplémentaire pour le mouvement social des solidaires, hétérogène dans sa composition, de poursuivre sa démarche de contestation de l’ordre global – politique, économique, idéologique – qu’il voit tomber sur le Québec. Dans ce mouvement social se trouve une partie de la jeunesse, en tout cas les associations étudiantes, la CLASSE en tête. On y relève également, pour des motifs divers, les grands syndicats, la gauche rhétoriqueuse et militante, des extrémistes du mot ou de l’action et des passants de toutes provenances, y compris des néopatriotes arborant fièrement le drapeau de la rébellion.

Si la question de l’augmentation des droits de scolarité des étudiants universitaires fut à l’origine du bouillonnement que connaît le Québec depuis une centaine de jours, elle ne l’est plus et de moins en moins. Le mouvement étudiant a été envahi – ou s’est laissé prendre – par bien plus gros que lui, qui l’a infiltré ou s’y est associé pour des raisons de proximité idéologique, de partisanerie politique ou d’opportunisme tactique.

La conclusion d’un accord avec les étudiants mettrait-elle fin à l’agitation qui marque le Québec depuis des semaines ? Peut-être. Mais rien n’est sûr.

SOCIÉTÉ CONCURRENTIELLE / SOCIÉTÉ RÉGULÉE

La société québécoise est engagée, depuis un certain temps déjà, dans un processus de transformations que certains voient d’un bon œil, mais que d’autres conspuent. D’un côté, l’horizon de la société concurrentielle, avec ses avantages et ses inconvénients ; de l’autre, l’horizon de la société régulée, avec ses atouts et ses écueils. Historiquement, et notamment depuis les années 1960, le Québec a été surtout attiré par l’idée de société régulée. Les «lucides» prétendent que ce mode de développement n’est plus possible. Les «solidaires» estiment qu’il recèle toujours des trésors d’opportunités. Sans favoriser indûment les premiers, les arbitrages du gouvernement Charest avantagent néanmoins les lucides, ce que les solidaires lui reprochent, croyant que si le PQ était élu, il irait dans un sens opposé, ce qui n’est pas certain.

Devant le dilemme société concurrentielle/société régulée, la population est divisée entre son imaginaire et ses pratiques. Dans sa majorité, elle appuie de cœur le principe de la société régulée, mais accepte de raison celui de la société concurrentielle. C’est ainsi que, toujours dans sa majorité, la population est pour la cause étudiante et pour la hausse des frais de scolarité ; pour la négociation avec les jeunes et pour l’intervention de l’État ; pour la liberté et pour l’encadrement. Rien de surprenant à cette attitude paradoxale. Les trois muses dominantes de la culture politique québécoise n’ont-elles pas pour nom Pragmatisme libéral, Progressisme conservateur et Réformisme tranquille ?

Il semble que la jeunesse, dont on dit, en lui mettant les mots dans la bouche, qu’elle est pour la cause des solidaires, endosse la culture politique québécoise bien davantage qu’elle ne la récuse. La jeunesse québécoise agit largement dans le sens des comportements collectifs de la société dont elle est issue. Si elle est pour la cause étudiante, elle est également – lorsqu’elle peut voter sans contrainte – pour (ou indifférente) à la hausse des frais de scolarité telle qu’établie. Si elle est pour l’accessibilité aux études supérieures, elle est aussi pour la responsabilisation des instruits envers le coût de leurs études. Si elle est pour la solidarité collective, elle est tout autant pour l’opportunisme individuel. À l’instar de la société dont elle fait partie, la jeunesse québécoise est hétérogène dans ses inspirations et ses aspirations.

IMAGINATION ET PONDÉRATION

En mettant trois points sur les i plutôt qu’un, ce qui ne réjouit personne non plus que plusieurs élus du parti au pouvoir, le gouvernement a décrété une trêve sociale qui, à court terme, permet de sauver la chèvre et le chou. En principe, la paix civique devrait revenir – si on calme les esprits plutôt que de les chauffer ; ceux qui, supporteurs ou victimes du boycottage des cours, doivent terminer leurs études pour obtenir un diplôme pourront le faire ; de manière générale, les sessions seront sauvées pour ceux qui le voudront, mais à la limite de l’acceptable du point de vue de la qualité des formations.

La trêve, qui déplaît à certains, mais convient au plus grand nombre, ne peut être excuse pour des vacances. Elle doit impérativement servir à trouver un règlement à la question du coût des études supérieures pour les étudiants, de manière à ce que la loi 78 soit abrogée rapidement. Il faut espérer que les acteurs aient tiré une leçon des derniers mois et fassent preuve d’imagination au chapitre des solutions. La société tout entière devrait d’ailleurs s’atteler à la recherche de remèdes au mal qui ronge les finances d’une partie des étudiants, y compris les banquiers, qui pourraient faire preuve de leadership à titre de citoyens corporatifs.

Une fois trouvée une réponse (inévitablement imparfaite) à la question du coût des études supérieures pour les étudiants, les groupes et organismes qui ont investi ou phagocyté les revendications étudiantes pour en faire autre chose que ce qu’elles étaient à l’origine, devraient assumer ouvertement leurs visées et s’exposer publiquement dans la transparence de leurs réclamations. À l’exception des plus radicales, ces réclamations sont portées – ou peuvent l’être – par les différents partis politiques qui animent l’espace public québécois, que ce soit le Parti québécois, Québec solidaire, Option nationale, le Parti vert du Québec, le Parti marxiste-léniniste du Québec, etc. Ce sont ces partis, dans le cadre d’un débat public ouvert, qui ont la légitimité de défendre les positions émanant de la société et, si ces positions sont suffisamment appuyées par la population, de les porter dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

Les Québécois sont adeptes des révolutions tranquilles, pas des bouleversements frénétiques. Si des membres du corps collectif décidaient de l’oublier, celui-ci devrait, dans le cadre d’élections générales appelées par le gouvernement, redire à tous sur quelle base principale le Québec s’est élevé dans le temps pour être ce qu’il est maintenant.