Archives mensuelles : juin 2012

L’identité canadienne refaçonnée ?

On a beaucoup glosé sur la décision récente du gouvernement Harper de restaurer certains symboles monarchiques pour les arrimer à l’emblématique du Canada. On a aussi dénoncé l’initiative qu’il a eue de transformer la guerre de 1812 en un événement déterminant de la formation du pays. Au Québec bien sûr, mais dans le reste du Canada également, plusieurs intervenants se sont élevés contre ce qui, à première vue, apparaît, d’un côté, comme un retour en arrière sur le plan de la production des symboles nationaux et, de l’autre, comme un détournement du passé à des fins de propagande politique au présent.

Pour expliquer les gestes du gouvernement, on a mis en avant diverses explications, certaines ayant à voir avec la personnalité du premier ministre (un monarchiste clandestin ?), d’autres avec la composition de son parti (une formation truffée de traditionalistes !), d’autres encore avec le fait qu’Ottawa pouvait désormais gouverner sans se soucier du Québec, devenu valeur négligeable dans la dynamique politique du pays.

On pourrait proposer interprétation moins primaire des actions gouvernementales.

MULTICULTURALISME ESSOUFFLÉ ?

Dans l’opération de «royalisation» du paysage symbolique national et de réhistorisation de l’expérience historique canadienne, il y a peut-être la manifestation de l’essoufflement du paradigme idéel qui fut au cœur du projet canadien des quarante dernières années, celui du multiculturalisme.

Certes, il faut éviter de sauter aux conclusions rapides. Le multiculturalisme n’est pas mort au chapitre et n’a pas été abandonné par le gouvernement canadien comme idéologie officielle. La loi sur le multiculturalisme canadien est toujours en vigueur et valorisée. Dans les officines fédérales, y compris à Patrimoine canadien, on reconnaît toutefois de plus en plus les limites propres à cette façon de représenter et d’orchestrer le pays.

On a dit de la politique canadienne du multiculturalisme, adoptée en 1971, qu’elle visait à briser le nationalisme québécois. Ce n’est pas l’interprétation la plus heureuse. En réalité, Pierre Trudeau désirait en finir avec le paradigme incarnant la figure identitaire canadienne d’alors, celui des deux solitudes. Il rêvait également de canaliser l’élan québécois au profit de la construction d’un pays de son cru, celui d’un Canada désethnicisé, expurgé de ses historicités séparées et stériles selon lui.

À bien des égards, le projet trudeauiste a failli. Loin de disparaître, les deux solitudes sont même devenues deux lassitudes. Il semble dorénavant illusoire de vouloir concilier le Québec et le Canada anglais dans un projet symbolique pannational.

Plus alarmant peut-être, l’idéologie multiculturaliste, après quarante ans d’évolution, a en quelque sorte aseptisé le pays sur le plan de son historicité. Les enracinements historiques du Canada, ceux du Canada anglais notamment, ont été remplacés par des aménagements civiques étiolant en partie sa consistance. Si l’identité nationale s’est étendue en surface, elle s’est amincie en profondeur. Il semble désormais chimérique de penser fonder le Canada (anglais) dans un creuset qui, en s’élargissant, fragilise le pays.

VERS UN NOUVEAU PARADIGME IDENTITAIRE ?

Le gouvernement Haper a possiblement tirer les conséquences de ces situations périlleuses pour le Canada.

D’un côté, vu l’impossibilité de nier la dissonance québécoise au pays, il a accordé au Québec une certaine reconnaissance, celle de former une «nation au sein d’un Canada uni». Bien sûr, l’expédient n’a pas satisfait les indépendantistes. Il s’agit néanmoins d’un geste symbolique significatif.

Le «reste du Canada» devait être également rétabli dans son historicité. Autour de quels symboles et idées fortes le faire ? Tel était le problème à résoudre. Il semble que raccorder le Canada à sa britannicité constitutive et l’éloigner de son américanisation rampante ait été l’option retenue par le gouvernement Harper. D’autres briques servant à refaçonner l’identité du ROC seront sans doute ajoutées avant longtemps.

On comprend dans ce contexte que la restauration des symboles de la royauté (figure centrale de l’héritage britannique du Canada comme monarchie constitutionnelle) et que l’importance accordée à la guerre de 1812 (présentée comme un moment névralgique de résistance à l’envahissement américain et de préservation de la spécificité du pays) ne sont ni le produit de la fantaisie d’un premier ministre déconnecté ni l’expression d’une bête élucubration idéologique de la part d’un gouvernement débranché. Ils participent de la reconstruction de l’identité canadienne à un moment où le pays cherche de nouvelles assises symboliques à sa réalité présente.

Il est commun de minimiser l’intelligence politique de Stephen Harper. L’homme est pourtant d’une grande habileté. À sa manière, il prend le relais de ses prédécesseurs qui, à différentes époques, ont cherché à offrir aux Canadiens une représentation d’eux-mêmes qui les fasse passer à l’avenir. Dans un contexte où, à l’évidence, le multiculturalisme ne peut plus être le pivot de la référence nationale, il devenait nécessaire de trouver un autre moyen d’arrimer la complexité canadienne à ce qui l’a constituée dans le temps.

Le scénario imaginé par le gouvernement fonctionnera-t-il ? L’avenir seul permettra de dire si le présent peut être conjugué au temps du passé composé.