Un Québec qui coule? À lire Jacques Beauchemin…

À lire Jacques Beauchemin (Le Devoir, 8 juin 2015), on a l’impression que le Québec est au bord du gouffre ; que notre société est marquée par l’insouciance face à son destin ; et que son avenir est lié à l’élection d’un homme désireux de la sortir enfin de ses hésitations devant l’Histoire.

Le pessimisme du sociologue et sa foi envers Pierre-Karl Péladeau appellent réserve.

SOCIÉTÉ EN MARCHE

Depuis longtemps existe au Québec le désir de faire société distincte, voire celui de faire nation reconnue. Ce désir et cette idée ne sont pas prêts de mourir. Il s’agit de constantes de l’expérience historique québécoise. Si une large majorité de Québécois – toutes origines ethniques confondues – reconnaissent la spécificité de leur société et veulent continuer à la construire comme telle, ils ne s’entendent pas sur le moyen d’y parvenir. Ce n’est pas parce qu’ils sont aliénés, indécis ou craintifs que les Québécois boudent l’indépendance. Ils n’optent pas pour ce projet parce qu’ils restent prudents devant le brillant des idéalismes de droite ou de gauche, devant le tapage des dogmatismes de la tradition ou de la refondation, et devant le lustre des programmes qui promettent mer et monde. La culture politique québécoise se conjugue depuis un bon moment au temps du progressisme conservateur, du pragmatisme libéral et du réformisme tranquille. Rien n’indique que la génération montante rompra avec ces (p)références que les boomers ont aussi mis au cœur de leur démarche d’avancement. On oublie vite que les deux mantras qui ont marqué le Québec des 50 dernières années sont ceux de «révolution tranquille» et de «souveraineté-association».

La jeunesse québécoise, celle qui a déjà commencé à mener le Québec, n’est pas en porte-à-faux par rapport à l’idée de perpétuer une culture historique qui assume désormais sa diversité. Comme les jeunesses qui l’ont précédé, elle entend toutefois, par le biais d’une action naturelle ou volontaire, actualiser cette culture de manière à lui donner du souffle pour passer à l’avenir. En leur temps, les Parizeau et Lévesque, Gérin-Lajoie et Lesage, et d’autres encore, n’ont pas fait différemment qui ont entrepris de moderniser les institutions québécoises pour assurer la prospérité d’une société et d’une culture. La jeunesse d’ici n’est pas en voie de saper les fondements du Québec et d’en jouer le destin au casino de l’universel. Elle est en train de renouveler les formes de cette société pour permettre aux cultures qui l’habitent de réussir – en français d’abord ou en français aussi – dans un monde d’interdépendances et de multiplicité.

PENSÉE FANÉE

S’il y a crise au Québec, c’est celle d’une certaine pensée nationaliste qui perçoit l’expérience de cette société sur le mode de l’inaccomplissement collectif et du contentement abruti ; qui, à l’égard des Québécois, éprouve de la pitié, parfois du mépris, à les voir s’enliser dans la facilité matérielle et le manque de discernement politique ; et qui braille sur l’horizon sans espoir d’une nation apparemment engourdie dans sa patience séculaire et son ambivalence joyeuse.

C’est cette pensée pleureuse que bien des Québécois, pragmatistes et non millénaristes, n’entendent plus parce qu’elle les ennuie, parce qu’ils n’y croient pas ou parce qu’elle est sans lien avec la réalité du Québec d’aujourd’hui. Entre les essayistes nationalistes et la société sur laquelle ils s’épanchent, il existe un écart grandissant.

À cet égard, il faut s’inquiéter du fait que Pierre-Karl Péladeau, par qui l’avenir du Québec passera ou cassera selon Jacques Beauchemin, trouve mobile à son engagement politique dans l’histoire dramatique de la nation. À l’occasion de la Fête des patriotes, il déclarait sans ambages : «Dieu sait si les commentateurs sont nombreux à nous reprocher de parler de notre histoire, de parler de la bataille des Plaines d’Abraham, de parler du Traité de Paris. Pourtant, c’est ce qui nous motive encore aujourd’hui à continuer à nous battre.»

Jacques Parizeau ne s’embêtait pas de pareilles réminiscences, qui affirmait en 1990 : «La force du Québec est suffisante pour qu’il puisse laisser dormir dans les placards tous les vieux squelettes du passé. L’avenir s’ouvre devant lui, et il est si excitant qu’il relègue aux oubliettes toutes les brimades et les conflits d’antan.»

C’est ce discours positif qu’écouteront éventuellement les Québécois – qui n’ont pas du tout éliminé l’idée de souveraineté de leur main. S’ils choisissaient l’indépendance, ce serait toutefois en concordance avec leur culture politique acquise, c’est-à-dire : pas à n’importe quel prix, avec de solides garanties de succès, de manière graduelle, pacifiquement, sans geste unilatéral et sans rupture complète avec la situation existante – toutes attentes que M. Parizeau sous-estimait chez les siens ou refusait d’endosser pour eux.

Rien n’est sur le point de périr au Québec. Au contraire, tout reste ouvert.

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