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Entrevue à la radio belge

Le Québec est-il un modèle pour les nationalistes flamands ? (avec Le Vif)/ Avec Serge JAUMAIN, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB et co-directeur d’AmericaS, le Centre interdisciplinaire d’études des Amériques; Olivier ROGEAU, journaliste au Vif; Jocelyn LÉTOURNEAU, historien et professeur à l’université Laval du Québec

Pour écouter l’entrevue.

Un Québec qui coule? À lire Jacques Beauchemin…

À lire Jacques Beauchemin (Le Devoir, 8 juin 2015), on a l’impression que le Québec est au bord du gouffre ; que notre société est marquée par l’insouciance face à son destin ; et que son avenir est lié à l’élection d’un homme désireux de la sortir enfin de ses hésitations devant l’Histoire.

Le pessimisme du sociologue et sa foi envers Pierre-Karl Péladeau appellent réserve.

SOCIÉTÉ EN MARCHE

Depuis longtemps existe au Québec le désir de faire société distincte, voire celui de faire nation reconnue. Ce désir et cette idée ne sont pas prêts de mourir. Il s’agit de constantes de l’expérience historique québécoise. Si une large majorité de Québécois – toutes origines ethniques confondues – reconnaissent la spécificité de leur société et veulent continuer à la construire comme telle, ils ne s’entendent pas sur le moyen d’y parvenir. Ce n’est pas parce qu’ils sont aliénés, indécis ou craintifs que les Québécois boudent l’indépendance. Ils n’optent pas pour ce projet parce qu’ils restent prudents devant le brillant des idéalismes de droite ou de gauche, devant le tapage des dogmatismes de la tradition ou de la refondation, et devant le lustre des programmes qui promettent mer et monde. La culture politique québécoise se conjugue depuis un bon moment au temps du progressisme conservateur, du pragmatisme libéral et du réformisme tranquille. Rien n’indique que la génération montante rompra avec ces (p)références que les boomers ont aussi mis au cœur de leur démarche d’avancement. On oublie vite que les deux mantras qui ont marqué le Québec des 50 dernières années sont ceux de «révolution tranquille» et de «souveraineté-association».

La jeunesse québécoise, celle qui a déjà commencé à mener le Québec, n’est pas en porte-à-faux par rapport à l’idée de perpétuer une culture historique qui assume désormais sa diversité. Comme les jeunesses qui l’ont précédé, elle entend toutefois, par le biais d’une action naturelle ou volontaire, actualiser cette culture de manière à lui donner du souffle pour passer à l’avenir. En leur temps, les Parizeau et Lévesque, Gérin-Lajoie et Lesage, et d’autres encore, n’ont pas fait différemment qui ont entrepris de moderniser les institutions québécoises pour assurer la prospérité d’une société et d’une culture. La jeunesse d’ici n’est pas en voie de saper les fondements du Québec et d’en jouer le destin au casino de l’universel. Elle est en train de renouveler les formes de cette société pour permettre aux cultures qui l’habitent de réussir – en français d’abord ou en français aussi – dans un monde d’interdépendances et de multiplicité.

PENSÉE FANÉE

S’il y a crise au Québec, c’est celle d’une certaine pensée nationaliste qui perçoit l’expérience de cette société sur le mode de l’inaccomplissement collectif et du contentement abruti ; qui, à l’égard des Québécois, éprouve de la pitié, parfois du mépris, à les voir s’enliser dans la facilité matérielle et le manque de discernement politique ; et qui braille sur l’horizon sans espoir d’une nation apparemment engourdie dans sa patience séculaire et son ambivalence joyeuse.

C’est cette pensée pleureuse que bien des Québécois, pragmatistes et non millénaristes, n’entendent plus parce qu’elle les ennuie, parce qu’ils n’y croient pas ou parce qu’elle est sans lien avec la réalité du Québec d’aujourd’hui. Entre les essayistes nationalistes et la société sur laquelle ils s’épanchent, il existe un écart grandissant.

À cet égard, il faut s’inquiéter du fait que Pierre-Karl Péladeau, par qui l’avenir du Québec passera ou cassera selon Jacques Beauchemin, trouve mobile à son engagement politique dans l’histoire dramatique de la nation. À l’occasion de la Fête des patriotes, il déclarait sans ambages : «Dieu sait si les commentateurs sont nombreux à nous reprocher de parler de notre histoire, de parler de la bataille des Plaines d’Abraham, de parler du Traité de Paris. Pourtant, c’est ce qui nous motive encore aujourd’hui à continuer à nous battre.»

Jacques Parizeau ne s’embêtait pas de pareilles réminiscences, qui affirmait en 1990 : «La force du Québec est suffisante pour qu’il puisse laisser dormir dans les placards tous les vieux squelettes du passé. L’avenir s’ouvre devant lui, et il est si excitant qu’il relègue aux oubliettes toutes les brimades et les conflits d’antan.»

C’est ce discours positif qu’écouteront éventuellement les Québécois – qui n’ont pas du tout éliminé l’idée de souveraineté de leur main. S’ils choisissaient l’indépendance, ce serait toutefois en concordance avec leur culture politique acquise, c’est-à-dire : pas à n’importe quel prix, avec de solides garanties de succès, de manière graduelle, pacifiquement, sans geste unilatéral et sans rupture complète avec la situation existante – toutes attentes que M. Parizeau sous-estimait chez les siens ou refusait d’endosser pour eux.

Rien n’est sur le point de périr au Québec. Au contraire, tout reste ouvert.

Nouveau texte: La renationalisation de l’histoire québécoise. Récit d’une OPH (Opération Publique d’Histoire) de son initiation à sa consécration

Libre d’accès: L’école et la nation

Une vieille question, si nationale. « Et d’abord, l’école n’est pour rien dans la création de la nation française », affirme d’emblée Antoine Prost. Pourtant, en France, dès lors que la société et le pouvoir politique s’interrogent sur la nation et ses troubles, c’est à l’école qu’ils posent la question de l’identité collective et de sa construction, c’est vers elle qu’ils se tournent pour rechercher les responsabilités, imaginer les solutions. Ainsi, ce livre interroge, en s’en détachant,...

« Une vieille question, si nationale. « Et d’abord, l’école n’est pour rien dans la création de la nation française », affirme d’emblée Antoine Prost. Pourtant, en France, dès lors que la société et le pouvoir politique s’interrogent sur la nation et ses troubles, c’est à l’école qu’ils posent la question de l’identité collective et de sa construction, c’est vers elle qu’ils se tournent pour rechercher les responsabilités, imaginer les solutions. Ainsi, ce livre interroge, en s’en détachant,… »

Les jeunes Québécois et «les Anglais»

Dans un article récent, William Johnson, commentateur fréquent de l’actualité québécoise et ancien président d’Alliance-Québec, mobilisait mes travaux sur la conscience historique des jeunes afin de démontrer que l’humeur des francophones, au Québec, demeurait hostile à l’anglicité.

Je sais gré à M. Johnson de n’avoir pas dénaturé l’un des constats découlant de mes études, à savoir que subsiste, chez les jeunes Québécois francophones, une mémoire de l’expérience historique du Québec dans laquelle les «Anglais» jouent le rôle d’usurpateurs de destinée collective.

Évidemment, on peut déplorer la chose. Mais, avant de parvenir à un diagnostic lapidaire sur le traitement réservé aux anglophones du Québec dans la mémoire collective des (jeunes) Franco-Québécois, il faut complexifier la compréhension que l’on a de cette mémoire.

CONTEXTE

Depuis plus d’une dizaine d’années, je recueille, auprès de jeunes Québécois fréquentant l’école secondaire, le cégep ou l’université, de courts récits dans lesquels, en trois paragraphes ou en trois pages, c’est selon leur inspiration, ils exposent leur «vision générale de l’histoire du Québec depuis le début».

Chez les francophones, notamment chez les élèves de 5e secondaire, du cégep et de l’université, cette vision se résume grosso modo à l’histoire suivante : «Nous avons connu l’adversité. Notre parcours historique a un fond tragique. Nous avons été empêchés de nous réaliser à la hauteur de nos aspirations et de notre destin.»

Dans le cadre de cette histoire, il y a des facteurs et des acteurs qui sont en quelque sorte responsables de l’état d’inachèvement du Québec. À coup sûr, les «Anglais» comptent parmi les forces qui ont fait obstacle à la progression ou à l’émancipation des «francos». Qui sont ces «Anglais» ? Il s’agit moins d’un groupe précisément définissable qu’une espèce de protagoniste générique pouvant revêtir plusieurs dénominations : le Brit, l’Américain, le Canadien anglais bien sûr, les colonisateurs de tout acabit, le gouvernement fédéral, voire le «franco» qui a trahi ou qui a mal épousé la destinée des siens, etc.

On ne sera pas surpris de trouver, dans le sentiment d’histoire des jeunes Franco-Québécois, la présence d’une figure d’altérité. Toute représentation collective est en effet fondée sur l’existence d’un Autre par rapport auquel le Soi se construit et se définit. Or, dans le théâtre national franco-québécois, il existe un Autre dont l’«Anglais» est une incarnation usuelle. C’est ce qui choque M. Johnson au point de le contrarier. Il faut éviter de dramatiser et de désespérer.

NE PAS DRAMATISER

S’il est vrai de dire que l’Anglais reste une figure d’altérité négative dans la mémoire collective des Franco-Québécois, il est toutefois détrôné – et de loin – par l’Adversité comme source d’empêchement historique. La notion d’adversité revoie ici à l’idée générale de lutte pour l’existence dans des contextes difficiles, pénibles ou hostiles.

Pour l’immense majorité des jeunes Franco-Québécois, le parcours historique de leur société a pris la forme d’un combat pour survivre et s’épanouir. Cette vision des choses n’est d’ailleurs pas fausse du point de vue des faits du passé, même si elle est limitée et limitative comme interprétation générale. Parmi les causes ayant gêné l’essor de la société, il y a les Anglais et ce qui leur est associé – la conquête de 1759 par exemple. Mais, pour les francos, les Anglais ne sont pas le seul facteur de flétrissure collective ni même le plus important. Les Anglais disparaissent d’ailleurs comme force d’empêchement à mesure que l’on progresse vers l’époque actuelle.

Cette disparition est intrigante. On aurait tort de croire qu’elle exprime une volonté de mise en marge ou d’effacement des anglophones. Elle pourrait indiquer que la mémoire collective des Franco-Québécois, chez les jeunes en tout cas, connaît des transformations. Non dans son cadre structurant et sa trame principale – le récit de l’adversité rencontrée et combattue demeure omniprésent. Mais dans les éléments entrant dans la composition de ce récit, notamment la place et le rôle des «Anglais» dans la destinée du Québec.

On pourrait par ailleurs se demander si les jeunes croient à l’histoire du Québec qu’ils racontent lorsqu’ils sont invités à le faire. Chez certains, c’est évident, l’histoire est prétexte à un combat politique mené au présent. Pour d’autres, il s’agit de présenter aussi réalistement que possible ce qu’a été le parcours collectif, sans en tirer de conséquence politique particulière. Pour d’autres encore, qui n’ont pas de penchant marqué envers l’histoire du Québec, il s’agit de répondre à la question posée en dehors de tout enjeu sous-jacent ou transcendant. En clair, on déballe son savoir parce que c’est celui-là qu’on connaît ; si c’était un autre savoir qu’on maîtrisait, c’est celui-là qu’on recracherait.

Soit dit en passant, il n’y a pas que les jeunes Franco-québécois qui, pour rendre compte de l’histoire de leur collectivité, utilisent une trame narrative où l’Autre est dépeint sous des jours agressants, menaçants, déplaisants ou irritants. Il se trouve beaucoup de jeunes Anglo-Québécois à en faire autant à l’endroit des francophones, taxés de râleurs invétérés, d’amers perdants ou de maîtres chanteurs. Nulle surprise ici. Plusieurs études ont montré que la perception des Franco-québécois par les anglophones était fondée sur un ensemble de mythistoires plutôt que sur la prise en compte de la complexité de ce qui est ou de ce qui a été. Rien n’indique que ces mythistoires aient été déconstruits au présent, au contraire.

NE PAS DÉSESPÉRER

Cela étant, il se pourrait, au Québec en tout cas, que soit présente, chez les jeunes autant que dans la population en général, une demande sourde pour un autre récit de l’expérience historique québécoise, prélude éventuel à la reconfiguration de la mémoire collective.

On sent en effet, de diverses manières, une insatisfaction chez bien des gens à l’endroit des représentations typiques par lesquelles le Québec et les Québécois sont mis en scène dans le théâtre du passé et du monde. Au chapitre de sa référence collective, la société québécoise est possiblement en mode mutationnel. Les matrices coutumières de l’aliénation collective, de l’oppression nationale, de l’empêchement d’être, de la survivance et de l’altérité blâmable («c’est la faute à l’autre») semblent avoir perdu leur efficacité.
La débandade du Bloc québécois, à l’occasion des dernières élections fédérales, trouve en partie son explication dans l’impuissance du discours victimaire à susciter l’enthousiasme, en particulier chez la nouvelle génération. A contrario, l’attrait exercé par le mouvement de François Legault pourrait bien découler du fait que l’ancien politicien fonde son action sur un discours différent, centré notamment sur la responsabilité des Québécois dans leur destin.

Du côté de l’histoire, nombreux sont ceux qui, depuis le dépôt du rapport du Comité Lacoursière en 1996, plaident pour une révision du grand récit collectif présenté au public et enseigné aux jeunes. La mise en place, par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, d’un nouveau cours d’histoire et d’éducation à la citoyenneté va d’ailleurs dans le sens d’une modification de l’histoire présentée aux élèves. Le tollé entraîné par l’initiative ministérielle témoigne de l’appréhension suscitée chez certains par le changement de régime historial. In fine, on craint en effet que, amenés à découvrir de nouveaux sillons de l’expérience historique québécoise, les jeunes perdent l’horizon du passé, du présent et de l’avenir de la nation dont ils sont les héritiers. Il semble toutefois que la révision du grand récit collectif enseigné soit une démarche sur laquelle on ne reviendra pas de sitôt, quitte à introduire quelques modifications au cours, qui n’est assurément pas parfait.

Pour tout dire, il continue d’exister, chez les francophones, une représentation de l’expérience collective où l’Anglais est stigmatisé négativement. Mais cette représentation n’a peut-être pas l’influence qu’on lui prête sur les comportements politiques et l’imaginaire national des intéressés. Il semble par ailleurs que cette représentation, à laquelle on a peut-être recours par réflexe ou ignorance plutôt que par endossement ou croyance, ne comble plus les attentes de bon nombre de gens, qui sont à la recherche d’autres matrices narratives pour profiler l’expérience historique québécoise.

Il est de la responsabilité des interprétants d’offrir à la réflexion collective de nouvelles histoires pour mettre en sens le parcours de leur société dans le temps, histoires enracinées dans le souci de rigueur tout autant dans celui de pertinence.